VERTIGO

Pierre Molinier

29.03.2018 – 19.05.2018

« Je chante dans la peinture ce que la société imbécile appelle mes vices et que je comprends comme mes passions[1]. »

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VERTIGO, Pierre Molinier, 29.03.2018 – 19.05.2018, Front Space, Vue de l’exposition

A la galerie Christophe Gaillard, les perturbantes photographies de Pierre Molinier sont mises en scène dans un espace et une scénographie incroyable. Un espace en noir et blanc pour des photographies en noir et blanc. Des miroirs disposés dans l’espace nous font perdre nos repères comme au cœur d’un labyrinthe déstructuré, comme le sont aussi les photomontages de l’artiste.

Ces photomontages permettent justement la création de choses, d’étrangetés, d’hybrides à la beauté atypique, de l’idéal selon Pierre Molinier. Il récupère, découpe et colle des parties de corps pour les assembler au cœur de ses créations. Molinier ne se lasse pas des corps, notamment des parties sexuelles empruntes du désir et de l’amour. Il les tire et les découpe à sa guise pour fabriquer ses photomontages. Membre par membre, il crée son univers personnel.

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Pierre MOLINIER, Le Podex d’Amour – collage original finalisé, 1969, Collage sur Afga doux, 24 x 18 cm, Pièce unique

Mais à travers la photographie, en réalité c’est plutôt son être qui est mis en exergue, plus que le corps d’autrui, plus que les corps de ses modèles. Les photographies sont alors une représentation profondément narcissique de l’artiste, se mettant en scène, découpant son visage pour le coller sur des membres tronqués ici et là. D’ailleurs on peut noter que Lacan écrit parfois « parêtre[2] » : on est et on croit être, les identifications relèvent du semblant, de la mascarade, du masque. Paraître et être sont questionnés par Pierre Molinier tout en interrogeant sa propre identité ainsi que les carcans sexuels imposés par la société.

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Pierre Molinier, Hanel Sechs! – Collage original finalisé, 1968, Collage de tirages argentiques d’époque sur Afga doux, 23 x 18,5 cm, Pièce unique

Au cœur des œuvres qui nous sont données à voir, on observe des poses simples, évocatrices pour les modèles, toujours extrêmes pour lui-même. Les photographies sont très intimes, par le sujet dans un premier temps mais aussi par le format, qui oblige le spectateur à s’approcher de l’image, à rentrer à l’intérieur de la composition, ce qu’il fait inexorablement dans la scénographie de Camille Morin à la galerie Christophe Gaillard renforcée par les jeux de miroirs, nous renvoyant notre propre reflet au milieu des différentes compositions du photographe.

Mais ces photomontages obéissent, avant tout, à un processus complexe de retouches ne nécessitant pas moins de sept interventions successives à partir des portraits initiaux. Il retravaille minutieusement, estompe les contours à la mine de plomb, crée un halo. Pierre Molinier est un véritable virtuose du tirage. Les photos sont à cet égard des petites scènes assez parfaites. Les photomontages dupliquent le corps ou la partie de corps au centre de l’attention exacerbée de Molinier[3].

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Pierre Molinier, Les Hanel 1 – Collage original, 1969, Collage de tirages argentiques rehaussé au crayon, 21 x 29,7 cm, Pièce unique

« Ses photos ont une âme, unique. Comme les bas, les bottines, les masques, le tabouret et le paravent qui l’obsédaient tant. Ses manies, ses obsessions sont tellement assumées qu’elles en deviennent exceptionnellement transmissibles et universelles. Se masquer, se travestir, se dissocier de toute identité sexuelle formatée, démultiplier ses jambes à l’infini, s’entraîner pour arriver à se sucer soi-même, faire des photomontages pour réussir à s’auto-enculer, nourrir de son propre sperme son chaton avide de petit lait, en parler et le montrer ouvertement à tout le monde[4]… »

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Pierre Molinier, Grande Mêlée – Photomontage, 1968, Tirage argentique d’époque sur Afga doux, 23 x 27 cm, Pièce unique

Cette fascination pour les jambes des femmes, on la trouve décrite lors d’un rapport avec une prostituée «je lui avais embrassé les jambes. Vous pensez, j’étais fou d’avoir une femme comme ça, et puis de pouvoir.  … Alors je lui avais mis les jambes en l’air […] parce que j’étais excité par les jambes[5] ». Quelle que soit la forme artistique adoptée, le photographe se vit comme hermaphrodite. S’il se transforme, c’est d’ailleurs pour s’exciter lui-même, en premier lieu, en tant qu’homme : « j’aurais voulu être une femme, mais lesbienne. » C’est la raison de la présence proéminente d’attribue tapageur, tel que les bas-couture, les ongles effilés en griffes, les escarpins, les godemichés, le maquillage à outrance qui formalise l’intégralité des visages représentés… Malgré l’idéal imaginé par Molinier, une forte impression morbide se dégage.

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Pierre Molinier, Pierre et Hanel – Photomontages, 1968, Trois tirages argentiques d’époque sur Afga doux, 18 x 12,5 cm (x3) Pièce unique

L’acte sexuel de ses photomontages est morbide, profane, il est agressif, les corps s’emboîtent et se désemboîtent avec heurts, se prennent et se désarticulent sauvagement. Combinant sur son propre corps les attributs du masculin et du féminin, où les frontières entre les genres se brouillent et vacillent[6]. Les « je suis une femme », « je suis un homme » s’interposent, se superposent, se télescopent pour créer un nouveau sexe dramatique, grotesque, mais drôle aussi[7]. Pierre Molinier va faire du travestissement le thème essentiel de son travail déclinant ses pulsions sexuelles secrètes.

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Pierre Molinier, Les Hanel 1 – Collage original, 1969, Collage de tirages argentiques rehaussé au crayon, 25,5 x 18 cm, Pièce unique

L’amour et la mort sont synonymes et sont clairement identifiables dans les créatures métamorphosées de l’artiste. La métamorphose corporelle suppose entre autres une observation autour de soi, un souci de restituer à l’identique le modèle initialement imité. L’imitation c’est représenter des concepts et représenter ce qui nous entoure, c’est à dire la nature. Mais la représentation qu’elle soit artistique, descriptive ou picturale, qu’elle puisse être fictive, affabulatrice ou mensonge, elle est d’une manière ou d’une autre empruntée, combinée ou modifiée et n’est pas notre environnement même. Toute représentation d’une image est donc celle d’un objet existant ailleurs[8]. En effet la pensée humaine ne peut concevoir d’éléments, d’images qui ne soient pas existants. Tout ce qui est créé et d’abord perçu par nos sens et nos sens sont limités à notre environnement. Toutefois l’emprunt d’éléments réels n’empêche pas la transformation de ceux-ci par déformations, accumulations, juxtapositions, etc… L’image est par nature un objet irréel, elle est une réalisation libre du monde[9].

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Pierre Molinier, Le Chaman, 1968, Chaman et ses créatures, Tirage argentique d’époque, 17,4 x 12 cm, Pièce unique

Dans cette perspective Pierre Molinier s’inscrit dans la culture Dark-Gohic qui s’approprie, de différentes manières, certaines œuvres picturales du passé en rapport avec cet horizon des métamorphoses anatomiques : comme celles de Hans Bellmer ou plus lointaine, celle de Jérôme Bosch[10]. Pierre Molinier est le « maître du vertige », c’est ainsi que le qualifiait André Breton, L’artiste s’est soigneusement constitué son propre mythe, sa propre légende fantasque.

A présent vous avez toutes les clefs en mains pour aller vivre une expérience troublante et déstabilisante avec les hybrides de Pierre Molinier à la Galerie Christophe Gaillard du 29 mars au 19 mai 2018.

Amaury Scharf, Le champignon d’art, Article « VERTIGO » Pierre Molinier – 29 mars – 19 mai 2018.

[1] Pierre Molinier, entretien avec Pierre Petit, le 7 juin 1973

[2] Watteau, Diane. « Changer de sexe : les nouveaux jeux de l’art contemporain », Savoirs et clinique, vol. no2, no. 1, 2003, pp. 89-95.

[3] Extrait d’un souvenir de Molinier, entretien avec Pierre Petit, le 7 juin 1973

[4] Gaspar Noé, « Communiqué de presse », Galerie Christophe Gaillard

[5] Extrait d’un souvenir de Molinier, entretien avec Pierre Petit, le 7 juin 1973

[6] « Questions d’images », La pensée de midi, vol.30, no. 1, 2010, pp.178-181

[7] Watteau, Diane. « Changer de sexe : les nouveaux jeux de l’art contemporain », Savoirs et clinique, vol. no2, no. 1, 2003, pp. 89-95.

[8] Cf. Jean-Paul Sartre, L’imaginaire, Psychologie phénoménologique de l’imaginaire, Paris, Gallimard, Folio-Essais, 1986, p.32

[9] Ibidem, p.356

[10] Rigaut, Philippe. « Le corps dans les subcultures sombres. Représentations et mises en jeu sensorielles », Champ psy, vol. 59, no. 1, 2011, pp. 175-186.