Plus de voix humaines, seulement le chant des oiseaux

Louise Hervé & Chloé Maillet

05.04.2018 – 26.05.2018

 

Louise Hervé et Chloé Maillet venaient tout juste d’investir le Crédac du 20 janvier au 25 mars où gravité, lucidité, réflexion et jovialité était de mise, que le duo d’artiste réitère l’expérience sous un autre motif à la Galerie Marcelle Alix du 05 avril au 26 mai 2018. Elles mélangent toujours les genres, et convoquent des références hétéroclites qu’elles manipulent et télescopent dans un kaléidoscope culturel où l’histoire se mêle à la science-fiction, où la science s’éprend de rêverie. Le rêve est alors une cosmologie qui est encodée dans le territoire[1], l’humain apprend en étant engagé dans son environnement[2]. Karl Marx (1818-1883) dit « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisit par eux, mais dans des conditions directement données et hériter du passé[3] » Un grand écart paradoxalement comblé entre invention et référence, entre chimère et réalité par l’image même de l’étrange animal on ne parle plus de l’iguane comme au Crédac mais du kéa un oiseau néo-zélandais.

Portrait of the artists and birds.jpgLouise Hervé et Chloé Maillet sont nées en 1981 et travaillent ensemble à Paris depuis 2000. Elles ont fondé l’I.I.I.I. (International Institute for Important Items) en 2001. Leur travail a fait l’objet d’expositions personnelles à la Contemporary Art Gallery, Vancouver (CAN), à la Synagogue de Delme (FR), au FRAC Champagne Ardenne (FR), au Kunstverein Braunschweig (DE), à la Kunsthal Aarhus (DK) et au Crédac-centre d’art d’Ivry-sur-Seine[4].

« Essayer d’être (de suivre) chaque animal, d’aller se lover dans l’ailleurs d’où leur forme nous parvient, c’est-à-dire par exemple être très lourd, ou très léger, voler peut-être, dans la surprise de l’immensité de l’espace, dans l’éphémère : on ne le pourra pas. C’est une pensée, juste une pensée, une évasion hors de l’étroitesse spirituelle. Mais par contre ce qu’elle implique, et qui est que toute existence, toute provenance, toute formation soit maintenue dans son accès à l’ouvert et donc préservée, cela, nous pouvons peut-être le tenir autrement qu’en passant[5]. »

L’exposition s’ouvrent sur ces mots, sans doute mystérieux mais qui à travers le prisme de l’exposition donne une piste de réflexion intéressante, celui de l’animal créateur au même titre – peut-être – que l’homme créateur.

Louise Hervé et Chloé Maillet au sein de cette exposition mettent en avant la joie des animaux et en particulier celle des kéas non sans prendre en considération leur propre plaisir, à partager une interprétation « formaliste[6] » de l’art. Elles s’efforcent d’abolir toutes frontières entre l’humain et l’animal, de fait nous partageons deux environnements différents qui ici sont mis en confrontation. Un dialogue débute avec les kéas de la ménagerie du Jardin des plantes cherchant à reproduire leur expérience avec ces animaux qu’elles ont rencontré en Nouvelle-Zélande, pays d’origine de ces oiseaux.

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Exposition « Plus de voix humaines, seulement le chant des oiseaux » galerie Marcelle Alix, Œuvre de Louise Hervé et Chloé Maillet, Photographie : Amaury Scharf

Mais le kéa ne nous est pas montré comme objet anthropologique mais comme créateur, joueur même. Louise Hervé et Chloé Maillet sont à l’écoute de la sensibilité de ces animaux, elles n’en font pas une image mais un créateur qui intervient dans les œuvres des deux artistes. Le kéa est un animal réputé pour être très joueur et très intelligent « le clown des montagnes » comme il est souvent appelé, notamment par les Néo-Zélandais. Il possède un bec crochu, dont l’utilisation serait comparable, toutes proportions gardées, à nos mains homos sapiens. Il lui permet une exploration sans faille de son environnement, certes il force un peu, pouvant abîmer les voitures et autres éléments urbains. Pour cette raison il a alors été longtemps considéré comme nuisible, mais il est avant tout très curieux et est estimé comme l’un des animaux les plus intelligents. Les humains ne sont pas les seuls créateurs en ce monde, la diversité créative se situe partout, dans les plantes, chez les animaux, au sein notre propre environnement. Il nous faut alors faire preuve de modestie, car si l’homme est « l’animal imitateur par excellence[7] » il ne faut pas oublier que les autres animaux le sont aussi.

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Exposition « Plus de voix humaines, seulement le chant des oiseaux » galerie Marcelle Alix, Œuvre de Louise Hervé et Chloé Maillet, Photographie : Amaury Scharf

Nous pénétrons dans la galerie, deux premiers espaces sont visibles dès le passage du seuil. Les murs, eux sont vert, simple rappel, à la nature, à l’environnement. Face à nous une série d’objet, des sortes de chaussons, objets rappelant le travail de Marisa Merz et notamment Scarpette, qui sont à l’origine des travaux réalisés à partir de fils de nylon et de cuivre. L’artiste avait introduit dans le langage du tissage des techniques de sculpture contemporaines qui étaient traditionnellement considérées comme faisant partie du domaine de l’artisanat ou du travail « féminin ». Louise Hervé et Chloé Maillet les réalisent en laine, tout aussi traditionnellement considéré comme « féminin », mais ici avant tout « Humain », l’utilisation par l’animal déplace la fonction première de cet artisanat. Ce qui était considéré pour la femme, l’est devenue pour l’humain et l’est maintenant pour l’animal.

Suspendue au-dessus, un mobile en cintre, rappelant le mobile de Man Ray Obstruction (1920), une sculpture aérienne pyramidale de 117 cintres accrochés : un mobile flottant étonnamment ludique. Ici la laine, et le textile se retrouvent liés dans cette composition, qui comme le travail de Marisa Metz introduit dans la sculpture la notion de jeu et de plaisir. Ces objets sont profondément ludiques. Les deux artistes récupèrent ces références ludiques pour jouer par la suite avec les kéas, finalement ce sont des œuvres-jouets pour les oiseaux de Nouvelle-Zélande, elles fonctionnent alors sur le principe du don/contre-don[8].

Pour que cette relation avec les kéas soit plus évidente à travers l’exposition, le duo a pris soin de réfléchir à la manière dont ces perroquets utiliseraient l’espace et les objets qui s’y trouvent s’ils venaient à nous visiter.

L’œuvre se construit avec les oiseaux, une alliance, un dialogue, se forme entre le duo d’artiste et trois oiseaux de la ménagerie du Jardins des plantes.

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Exposition « Plus de voix humaines, seulement le chant des oiseaux » galerie Marcelle Alix, Œuvre de Louise Hervé et Chloé Maillet, Photographie : Amaury Scharf

C’est en effet une forme de synchronisation avec les kéas que nous offre l’exposition, ceux, que les artistes vont étudier tout au long de ces deux mois, rapportant dans la galerie sur un mur les résultats de leurs observations. Elles vont amener les différents objets auprès des kéas et noter au fur leur différentes réactions vis-à-vis de l’objet.

Les trois volatiles vont alors se distinguer, et nous allons comprendre les différentes relations que ceux-là entretiennent avec l’objet.

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Exposition « Plus de voix humaines, seulement le chant des oiseaux » galerie Marcelle Alix, Œuvre de Louise Hervé et Chloé Maillet, Photographie : Amaury Scharf

Newton par exemple semble être le mâle dominant, s’accaparent les objets. Nous pouvons aussi observer à la propreté et état des différents « chaussons », où vont leur préférence. Les réactions peuvent se diversifier. Nous investiguons, nous enfilons notre costume d’anthropologue et essayons de déceler les traces, les preuves pour comprendre les actions des kéas qui tout en étant absent physiquement, sont pleinement présents dans l’exposition. L’œuvre est alors en cour d’exécution pendant la durée de l’accrochage, mais l’œuvre est autant celle du duo d’artiste que du trio d’oiseau joueur. Car c’est bien le jeu qui est noté, et le jeu est en soi un acte de création. Jouer c’est mettre en œuvre des actes créatif, le comportement même du jeu, de l’inventé se rapproche souvent des œuvres d’artistes[9].  Les artistes jouent avec les oiseux, les oiseaux jouent avec les objets, nous jouons à l’anthropologue.

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Exposition « Plus de voix humaines, seulement le chant des oiseaux » galerie Marcelle Alix, Œuvre de Louise Hervé et Chloé Maillet, Photographie : Amaury Scharf

 Nous pénétrons dans la seconde salle, les murs retrouvent leur blancheur caractéristique de la galerie parisienne. Des plantes capturées dans une glace éternelle, dont la collecte aurait nécessité la découpe d’un lac gelé Néo-Zélandais quelconque. Ces plantes sont en réalité des copies d’objets formés de feuilles et branches qu’un kea a offert aux artistes et qu’elles ont conservé sous verre. Des créations animales en somme, mis sous des lamelles de verre comme pour être analysé au microscope, pour déceler le génie des ces oiseaux peut être, pour comprendre comment nous avons pu imaginer être le seul animal créatif.

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Exposition « Plus de voix humaines, seulement le chant des oiseaux » galerie Marcelle Alix, Œuvre de Louise Hervé et Chloé Maillet, Photographie : Amaury Scharf

En face, une autre preuve du génie des oiseaux, le duo d’artiste, reproduit schématiquement mais aussi plastiquement, une création de kéa. Louise Hervé et Chloé Maillet transforment les créations des kéas en œuvres plastique, en suivant l’anthropologue Marcel Mauss, on peut donc imaginer que l’exposition réactive en permanence un lien social entre Louise et Chloé et les oiseaux. Plus qu’une alliance éphémère finalement, c’est une communauté inter-spécifique qu’elles cherchent à former, les « communautés plus qu’humaines » d’Antoine Chopot qui nous exhorte dès à présent à définir un « « nous » (…) toujours plus engagé au-delà de l’humanité[10]. » C’est le travail en duo qui permet à Louise et Chloé de se poser la question d’une collaboration au-delà de l’humain. Au Crédac-centre d’art d’Ivry-sur-Seine, tous les projets étaient pour elles des possibilités de penser un collectif en constante reconfiguration.

Nous avons alors traversé un premier espace, où était présent des œuvres d’humain à destination des kéas, puis un espace d’œuvres de kéas à destination des Humains, un troisième espace caché manque à l’appel, l’espace de l’œuvre humaine pour les Humains.

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Exposition « Plus de voix humaines, seulement le chant des oiseaux » galerie Marcelle Alix, Œuvre de Louise Hervé et Chloé Maillet, Photographie : Amaury Scharf

Dernier espace accessible après s’être enfoncé dans les sous-sol de la galerie par des escaliers en bois. Une Vidéo de 14 minutes dans un espace caverneux reviens sur les kéas, il semble alors évident que la pratique artistique de Louise Hervé et Chloé Maillet repose sur la narration. Une narration dans l’espace et une narration au sein même des œuvres présentées. Leurs projets rassemblent faits historiques, fictions ou réalités nouvelles et prennent la forme de films, installations, inventaires et conférences performées. Car « l’artiste ne peut avoir d’autre taches que de faire des catalogues, des inventaires, de pourchasser de petits coins vides, pour y faire apparaître en rang serrés les créations et les instruments humains[11]. »,
Un documentaire fictionnalisé sur les kéas, L’exposition dans son ensemble semble s’y approcher, le documentaire apportant preuves, témoignages et autres collectes d’informations pour appuyer un propos[12]. Propos construit par la progression au sein des différents espaces, des différentes connexions réalisées par le spectateur. Ainsi une partie de la narration est laissée à notre imaginaire.

Les objets, les notes, les peintures, la vidéo, sont alors autant de médias qui dans l’espace vont se répondre les unes aux autres et par interconnexion vont créer une narration. « La spatialisation constitue un trait représentatif de la littérature moderniste ; celle-ci cherche à substituer à la progression temporelle du récit un modèle de relation spatiale entre des événements fragmentaires[13]. » Le dispositif scénique encourage les allers-retours du regard, les zigzags de la pensée pour toucher, à chaque recoin de la démonstration, un élément de l’attention, un point secret de l’émotion pour ouvrir à la connaissance, à l’apprentissage.
La dimension narrative a toujours une valeur ontologique malgré la part importante de symbolique et de fantastique c’est toujours la réalité qui est décrite. La transmission de connaissance se fait au travers de la narration. Mais c’est parce qu’on y met du passionnel et de la croyance que cette narration peut devenir fictionnelle[14].  L’histoire, réelle ou rejouée brouille les repères temporels et l’invention devient un moyen de s’y confronter pour mieux se l’approprier.

A présent vous avez toutes les clefs en mains pour aller vivre une expérience immersive en compagnie du Kéa à la Galerie Marcelle Alix du 05 avril au 26 mai 2018.

 

Amaury Scharf, Le champignon d’art, Article « Plus de voix humaines, seulement le chant des oiseaux » Louise Hervé et Chloé Maillet – 05 avril – 26 mai 2018.

 

[1] Cf. Tim Ungold, Marcher avec les dragons, traduit de l’anglais par Pierre Madelin, zone sensible, 2013, p.31

[2] Ibidem p.70

[3] Cit. Marx, 1945 (1852), p.07 cité dans Tim Ungold, Marcher avec les dragons, traduit de l’anglais par Pierre Madelin, zone sensible, 2013, p.70

[4] Communiqué de presse, Marcelle Alix Gallery

[5] Jean-Christophe Bailly, Le parti pris des animaux, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2013, p.52

[6] Communiqué de presse, Marcelle Alix Gallery

[7] Cité dans Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ? Paris, Seuil, Septembre 1999, p.13

[8] Communiqué de presse, Marcelle Alix Gallery

[9] Cf. Maurice Godelier, L’imaginé, l’imaginaire et le Symbolique, Paris, CNS édition, 2015, p.104

[10] Antoine Chopot, « Les communautés plus qu’humaines », Appareil, n°16, 2015

[11] Cit. Roland Barthes, Mythologie, Paris, Seuil, 1970, p.84

[12] Cf. (Dir.) Bernard Guelton, Les figures de l’immersion, Rennes, Presse universitaire de Rennes, Collection Art contemporain, 2014, Partie rédigé par Olivier Caïra, p.61-62

[13] Cit. Renée Bourassa, Les fictions Hypermédiatiques, Mondes fictionnels et espaces ludiques, des arts de mémoire au cyberespace, Montréal, Le Quartanier, Erres-Essais, 2010, p.24

[14] Cf. Florent Gaudez, « l’utopie comme méthode : la reconstruction utopique comme expérience « narrative » de pensée », Sociologie de l’Art 2008/1 (opus 11&12), p.71-83. DOI 10.3817/soart.011.0071, consulté le 17 octobre 2017

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