Lignes d’horizons

Hugo Pratt

07 Avril 2018 – 24 Mars 2019

Corto Maltese est un Ulysse moderne, il est capable de nous faire voyager dans les endroits du monde les plus fascinants[1]. L’exposition proposée par le musée des Confluences de Lyon n’a pas à rougir du personnage créer par Hugo Pratt (1927-1995). L’auteur est mis à l’honneur dans cette rétrospective réalisée avec grand soin. Pour aborder cette exposition, il faudra s’attarder sur la scénographie particulière proposée qui met en exergue les influences et inspirations de l’auteur, sa vie et ses voyages. Nous terminerons sur la particularité de la narration d’Hugo Pratt dans Corto Maltese.

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Vue de l’exposition, Lignes d’horizons, Musée des Confluences

L’accrochage

Le musée des Confluences à Lyon propose de confronter l’œuvre graphique d’Hugo Pratt avec les objets ethnographiques tirés de ses collections[2]. Cet accrochage place le travail de l’auteur au cœur de ses références littéraires et ethnographiques comme aucune autre exposition de l’auteur.

On peut alors se rendre compte que le travail d’Hugo Pratt n’est pas seulement un travail de fiction, mais une volonté première pour lui de transmettre ses connaissances à travers des ouvrages riches en images où l’image raconte.

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Reproduction planche, Hugo Pratt et Coiffe, 10e siècle, Amérique du Nord, régions des plaines.

On circule alors au cœur des différentes planches de l’auteur reproduites à des échelles monumentales, où se mêlent documents historiques et dessins, où la limite entre la fiction et la réalité disparait dans une scénographie qui fait preuve à de nombreuses reprises de véritable fulgurance. Nous pouvons aussi observer le musée des Confluences mettre en exergue le mythe Corto Maltese, par le développement géographique dans l’espace scénographique, des animations numériques qui connectent les différents personnages de l’univers de l’auteur, un espace qui fait littéralement vivre les planches de la bande dessinée, ou encore les murs qui closent l’espace d’exposition recouverts de tous les personnages crées par l’auteur.

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Tables des vents, Lignes d’horizons, Musée des Confluences

Nous sommes alors au cœur d’un accrochage en constellation. Il faut donc un langage propre pour les déchiffrer. Ainsi les espaces proposent accumulations et fragmentations, qu’ils soient réels ou imaginaires se sont des « espaces charges[3] », c’est-à-dire qu’ils peuvent s’ouvrir ou se fermer sur l’extérieur. Il peut donc y avoir un voyage intérieur ou extérieur.

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Lasso à boules, fin du 19e siècle, Amérique, Argentine, population charruas.

L’espace est donc un média dynamique au sein duquel surgit la narrativité[4], la narrativité se combine au monde associatif comme un agglomérat encyclopédique, qui peut se configurer de façon non linéaire et proliférer de manière ouverte selon de multiples variantes, sans pour autant provoquer une dislocation du monde fictionnel ou une désorientation cognitive. L’objectif étant de « construire ensemble une forme inédite de fiction[5]. » Par contre le mélange entre le lasso à boules et son ombre projetée sur le sol crée cette dislocation entre le réel et la bande dessinée.

Les influences littéraires

L’espace d’exposition nous connecte directement aux différentes influences d’Hugo Pratt, les bandes dessinées de Milton Caniff, notamment pour ses découpages, ses images, le rythme de ses scénarios, le graphisme et la narration de celui-ci qui l’ont profondément marqué. Hugo Pratt appréciait aussi les écrivains « aventuriers » mettant en scène leur vie et leur œuvre au service d’une cause, d’une gloire ou d’une passion[6] comme L’Ile au trésor de Robert Louis Stevenson ou les romans de Jack London[7].

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Hugo Pratt, Robert louis Stevenson à Vailima, Apia – J’avais un rendez-vous, 1994, Aquarelle.

Hugo Pratt accumule alors un nombre incroyable de littératures et ne perd pas une occasion de placer un livre dans les mains du personnage de Corto Maltese. « Dans la littérature (…), ce qui me touche le plus, c’est la poésie, parce qu’elle est synthétique et qu’elle procède par images. Et comme la poésie, la bande dessinée est un monde d’images. Vous êtes obligé en permanence de conjuguer deux codes et par conséquent deux mondes. Un univers immédiat par l’image et un monde transmis par la parole[8]. » Le dessin devient une forme de narration où c’est par le renvoi d’une image à l’autre que la représentation de son univers se donne à voir. Les dessins de ses décors et de ses intérieurs s’inspirent de ses découvertes et de ses voyages. L’histoire émerge de ses conversations et de ses découvertes. En témoigne la récupération des sculptures précolombiennes de tête de champignon qui apparaissent dans l’album Mû.

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Sculpture en forme de champignon, 600 – 100 av. J.-C. Amérique précolombienne, Guatemala, vallée de Las Vacas, Pierre volcanique.

Alors la littérature n’est pas la seule inspiration de l’auteur, sa propre expérience n’est pas étrangère. Dans nombre d’entretiens, il insiste sur le fait que son expérience biographique, tout particulièrement celle qui couvre son enfance, sert de socle fondateur à son processus créatif. Il écrit dans le désir d’être inutile : « Je suis le témoin d’une époque révolue, qui raconte des histoires en les peuplant de ses expériences, de ses souvenirs, des fables qu’on lui a transmises dans son enfance [9]. »

À ce titre, il se sent proche de l’écrivain argentin José Luis Borges qui imagine l’exploration même de l’imagination, dans le chapitre Tlön Uqbar Orbis Tertius, le narrateur découvre plusieurs éléments d’un univers inconnu, mais il omet et défigure certains faits, créé de nombreuses contradictions. Les faits se déroulant dans cet univers sont tous symboliques, mythologiques et peuvent par conséquent s’ancrer dans un rapprochement direct avec notre réalité[10]. Le narrateur chez Jorge Luis Borges voit chez les créateurs de ces mondes des « Leibniz[11] infini travaillant dans les ténèbres et dans la modestie[12]. »

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Hugo Pratt, Mû, La cité perdue.

Ainsi les histoires se répondent et se recoupent dans une intertextualité qui se retrouvait déjà entre Ulysse et Homère[13]. Hugo Pratt partage ce refus d’un certain réalisme, le goût pour l’identification du rêve et de la réalité, et partant pour celui de la mystification[14] ou de l’imposture dans une ironie qui n’épargne aucun point de son œuvre.

Le voyage

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Carte de navigation, Seconde moitié du 20e siècle, Océanie, îles Marshall.

L’idée du voyage et ses expériences exploratrices ne sont pas étrangères à l’exposition qui par la présence même d’une carte de navigation du 20e siècle rappelle la première apparition du personnage de Corto Maltese dans les eaux océaniennes. La carte figure le personnage de Corto Maltese comme une invitation aux voyages, fascinant nombre d’explorateurs.

A l’image de son personnage fétiche, Hugo Pratt a beaucoup voyagé dans sa vie. Pourquoi le voyage ? Pourquoi cette irrépressible envie de parcourir le monde ? Rencontres, paysages, cultures, autant d’objets de curiosité qui pousse l’auteur à rechercher cette connaissance, cette compréhension que l’on peut avoir de l’Homme et de sa propre condition. Le voyage est souvent motivé par le désir et/ou la contrainte. Le désir étant ce qui en son « moi » nous incite à rechercher une source de plaisir. Comment travailler en communion avec son environnement puis comment exploiter la multiplicité et la diversité qu’offre un territoire ? Le voyage devient une constante nécessaire à la création et cette pratique sera de plus en plus démocratisée au fil du temps. Les artistes eux-mêmes commenceront dès la fin du 18e siècle à expérimenter l’environnement extérieur.

Le voyage instigue un imaginaire qui instigue lui-même le voyage. « L’imagination, la rêverie sont à la base de la découverte[15]. »

L’œuvre de Hugo Pratt, elle, n’est pas tant un ouvrage scientifique qui nous est donné à lire, mais un outil de compréhension sur la subjectivité des images que l’on a sur notre territoire et dans notre mémoire. L’imagination et la réalité se mêlent pour créer la fiction. Car, c’est bien dans l’univers imaginaire que le travail de Hugo Pratt puise son inspiration.

Le personnage de Corto Maltese personnifie son créateur, ainsi que la tentation permanente du voyage qui l’animait. Comme Corto, Pratt ignorait les frontières et les obscurantismes. Il se passionnait pour les cultures du monde sans souci de distinction ni de hiérarchie[16]. « Tous les grands conteurs », a écrit Walter Benjamin, « ont en commun l’aisance avec laquelle ils montent et descendent les échelons de leur expérience, comme ceux d’une échelle[17]. »

Littérature dessinée

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Copie du codex Zouche-Nuttall mixtéque, 19e siècle, Amérique, Mexique, Cartonnage, encres.

Hugo Pratt aime se présenter comme un « auteur de littérature dessinée », qu’il a contribué à créer au milieu de sa carrière et des années 1960[18]. Puisque la bande dessinée peut créer autant d’univers capables de façonner notre imaginaire collectif tout en influençant la mode, le design ou encore les médias. Ces images d’univers incroyable empreintes d’ailleurs d’une forte narrativité sont généralement des œuvres à portée internationale qui transcendent les cultures et leurs esthétiques ayant en leurs seins le dessin comme genèse[19].

Chez Hugo Pratt, l’illustration est narrative, elle contient et condense une série d’événements qui se restitue à travers la contemplation et le regard du spectateur/lecteur[20].

En ce sens, « les dessins, sans ce texte, n’auraient qu’une signification obscure ; le texte, sans les dessins, ne signifierait rien. Le tout ensemble, forme une sorte de roman d’autant plus orignal, qu’il ne ressemble pas mieux à un roman qu’à autre chose[21]. » Le sens du récit en image fonctionne dans son interaction texte-dessin. On peut alors parler de littérature dessinée. Le codex Zouche-Nuttall rappelle cette construction littéraire, le spectateur/lecteur est donc actif comme interprète. La médiation hypermédiatique module alors une histoire plutôt que de la raconter[22]. « La multiplicité exige une porte d’entrée[23]. »

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Hugo Pratt, Corto Maltese – Concerto en O’mineur pour harpe et nitroglycérine, 1972, encre de chine.

Hugo Pratt a par-dessus tout le plaisir de tracer une ligne, un point, une bulle qui, peu à peu, forment un personnage à son image[24], car tous les personnages de Corto Maltese sont en partie des Hugo Pratt, des invitations aux voyages, des lignes, des lignes d’horizons.

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Vous avez à présent toutes les clefs pour pénétrer l’univers du Vénitien le plus populaire du monde des littératures dessinées, du 07 avril 2018 au 24 mars 2019.

Amaury Scharf, Le champignon d’art, Article « Lignes d’horizons » Hugo Pratt – 07 avril 2018 – 24 mars 2019.

[1]Cf. https://cortomaltese.com/fr/

[2]Cf. RFI, Hugo Pratt, Inspirations musée des confluences, Lyon, http://www.rfi.fr/culture/20180628-hugo-pratt-inspirations-musee-confluences-lyon-corto-maltese, consultation 17/01/19

[3]Christophe Boulanger, Savine Faupin, François Piron, « Habiter poétiquement le monde » catalogue d’exposition, Lille métropole, Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, exposition présentée du 25 septembre 2010 au 30 janvier 2011, p.10.

[4]Cf. Renée Bourassa, Les fictions hypermédiatiques, Mondes fictionnels et espaces ludiques, des arts de mémoire au cyberespace, Montréal, Le Quartanier, Erres-Essais, 2010, p.295

[5]Renée Bourassa, Les fictions hypermédiatiques, Mondes fictionnels et espaces ludiques, des arts de mémoire au cyberespace, op.cit., p.286

[6]Cf. Une balade littéraire dans l’univers d’Hugo Pratt, http://www.linflux.com/litterature/bd-manga-comic/une-balade-litteraire-dans-lunivers-dhugo-pratt/, consultation 17/01/19

[7]Cf. RFI, Hugo Pratt, Inspirations musée des confluences, Lyon, op. cit.

[8]Hugo Pratt, BD Angouleme, « Rencontres et passages » http://www.bdangouleme.com/845,hugo-pratt-rencontres-et-passages, consultation 17/01/19

[9]in Hugo Pratt, Périples imaginaires. Aquarelles : 1965-1995, sous la direction de Patrizia Zanotti et Thierry Thomas, Casterman, 2005, p. 10-11, et Le désir d’être inutile, Paris, Robert Laffont, 1991p.173, Cité dans Jean-Marc Rivière, « La déshistoricisation de l’enfance dans l’œuvre graphique

d’Hugo Pratt », Italies [En ligne], 21 | 2017, mis en ligne le 19 janvier 2018, consulté le 17 janvier 2019. URL : http://journals.openedition.org/italies/5929 ; DOI : 10.4000/italies.5929

[10]Cf. Jorge Luis Borges, Fiction, Traduit de l’espagnol par P.Verdevoye Ibarra et Roger Cailloies, Paris, Gallimard, 1957 et 1965, p11

[11]Métaphore pour génie universel réf à Leibniz philosophe allemand

[12]Jorge Luis Borges, Fiction, op.cit., p17

[13]Cf. Art. « Les deux rois et les deux labyrinthes J.L Borges, J Joyce et l’idée d’efficacité romanesque », Message Vincent, Edition Armand Colin | Littérature 2009/1 – n° 153 pp.03-18

[14]Cf. Une balade littéraire dans l’univers d’Hugo Pratt, op.cit.

[15]Natacha Babouléne-Miellou, Le créateur et sa créature, Le mythe de Pygmalion et ses métamorphoses dans les arts occidentaux, Toulouse, Presse universitaire du Midi, Collection le temps du Genre, 2016, p.44, qui cite elle-même Noiray, 1999, p.63-65

[16]Hugo Pratt, BD Angouleme, « Rencontres et passages », op. cit.

[17]Walter Benjamin, Le Conteur. Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov, in Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 140. Cité dans Jean-Marc Rivière, « La déshistoricisation de l’enfance dans l’œuvre graphique

d’Hugo Pratt », Italies [En ligne], 21 | 2017, mis en ligne le 19 janvier 2018, consulté le 17 janvier 2019. URL : http://journals.openedition.org/italies/5929 ; DOI : 10.4000/italies.5929

[18]Cf. Une balade littéraire dans l’univers d’Hugo Pratt, op.cit.

[19]Cf. Jean Samuel Kriegk et Jean-Jacques Launier, Art ludique, Edition Sonatine, Paris, 2011, p.5

[20]Cf. Harry Morgan, Principes des littératures dessinées, 2003, Paris, éditions de l’an 2 p.41

[21]Töpffer, notice sur L’histoire de Mr. Jabot, dans Thierry Groenstenn et Benoit Peeters, L’invention de la bande dessinée, Hermann, 1994, p 82 cité dans Harry Morgan, Principes des littératures dessinées, 2003, Paris, éditions de l’an 2 p.161

[22]Cf. Renée Bourassa, Les fictions hypermédiatiques, Mondes fictionnels et espaces ludiques, des arts de mémoire au cyberespace, op.cit., p.144

[23]Cf. Ruffel Lionel, Brouhaha, les mondes du contemporain, édition Verdier, La grasse, 2016, p.30

[24]Cf. A VENISE Patrick Erouart-Siad Editions Hazan | « Lignes » 1988/2 n° 3 | pages 187 à 194 ISSN 0988-5226 ISBN 9782906284968 Article disponible en ligne à l’adresse https://www.cairn.info/revue-lignes0-1988-2-page-187.htm, Distribution électronique Cairn.info pour Editions Hazan.

L’envol

 

Le rêve de voler

16 juin 2018 – 28 octobre 2018

 

Aujourd’hui on se retrouve à la Maison Rouge pour sa toute dernière exposition. Une exposition emprunte d’une nostalgie pour un musée qui fut mon premier sur Paris il y a plus de 10 ans maintenant. Mais quelle expo ! L’envol, ou le rêve de voler regroupe des œuvres d’art moderne, contemporain, brut, ethnographique et populaire, plus de 200 œuvres entre installations, films, documents, peintures, dessins et sculptures.

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Vue de l’exposition à la Maison Rouge

On s’envole alors avec la maison rouge, dans les airs jusque dans l’espace, on transgresse les lois physiques et physiologiques, car le vol est un caractère singulier[1]. Les artistes sont autant d’Icare, épris d’idéal et de danger. On entre dans un monde entre réalité et mythologie. Le ciel est un terrain de jeu qui comprend aussi de nombreux risques, c’est un plongeon aérien dans l’inconnu, une expérimentation du liquide atmosphérique. La Maison Rouge met tout en œuvre pour nous faire virevolter dans son espace, l’envol se donnant comme une déambulation spatiale, mentale… et aérienne.

L’exposition s’ouvre sur une scène de La Dolce Vita, de l’italien Federico Fellini, qui montre le transport dans les airs d’une statue de Jésus, une rédemption envolée qui fait fit de la gravité. Le dieu vole, l’homme va suivre. Le Mythe doit devenir réel et les différents artistes de l’exposition s’efforcerons eux aussi de s’élever dans les airs.

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Vue de l’exposition à la Maison Rouge

Nous ne pouvons pas parler de tous les artistes présents à cette exposition mais arrêtons-nous sur certains en essayant d’embrasser différents médiums et techniques artistiques qui ont pour point commun non de s’envoler mais nous faire nous envoler.

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Philippe Ramette, Lévitation rationnelle, 2002

Philippe Ramette, par exemple, est dans une lévitation rationalisée, créant des prothèses physiques pour expérimenter l’allégement. Toutefois le sentiment d’apesanteur nécessite certains encombrements, comme le ballon à hélium au-dessus de sa tête. Ses photographies semblent alors totalement surréalistes, improbables et illogiques. Les sculpture-prothèses de Philippe Ramette sont alors des énigmes que nous devons résoudre dont l’absurdité de la situation est là pour finalement ramener l’homme sur terre plus que le faire s’élever dans les airs. Son œuvre est alors tragi-comique, entre deux eaux comme le personnage des photographies de Ramette qui est placé dans une limite, celle entre le sol et le vide. Les lois de la pesanteur sont, elles, délestées pour laisser la figure méditer sur le monde tel le héros romantique de Friedrich ou l’homme impassible de Magritte.

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Lucien Pelen, Chaise n°2, 2005

Lucien Pelen photographie lui aussi son propre corps pour créer des situations de stases énigmatiques. Photographier s’apparenterait, pour lui, à sauter dans le vide ; il s’élance alors et aligne son corps, pour « l’instant décisif », avec l’objectif…et une chaise.

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Mario Terzic, My Wings, 1970

Mario Terzic crée des « dispositifs d’extension » dialoguant avec l’histoire de l’art. My Wings évoque l’ingénierie d’un Léonard de Vinci ainsi que le mythe d’Icare. IL se met en scène dans une performance où il mime une tentative d’envol. Un homme seul vu de dos, vêtu en habit d’aviateur, fait signe de vouloir s’envoler en agitant deux grandes ailes harnachées à ses bras. Le mouvement, lourd et pernicieux, se décompose en quatre temps et ne laisse présager aucun espoir d’envol. Au contraire, le corps arqué tendu vers le ciel s’enracine de tout son poids dans le sol ; il renvoie plus à la chute du soldat américain de l’affiche de propagande « Why? » qu’à la légèreté d’un corps libéré de la gravité. My Wings est une œuvre allégorique, l’espoir d’un homme qui, habité par le rêve d’Icare, cherche à s’échapper d’un champ de bataille bardé de fils barbelés, métaphore du labyrinthe que Dédale avait lui-même conçu et réalisé. Cette œuvre hybride de Mario Terzic, conçue de façon artisanale avec les plumes de grands oiseaux marins, renvoie ainsi au destin tragique d’Icare et à l’espoir vain de s’émanciper de la violence du monde, malgré l’envergure des ailes et la fiabilité des systèmes de fixation aux bras.

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Ilya et Emilia Kabakov, How to Make Yourself Better, 2010-2018

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Au centre de cette première grande salle, How to make yourself better d’Ilya et Emilia Kabakov. Dans un espace conçu de toutes pièces, une paire d’ailes posées sur une chaise, comme pourrait l’être une veste. Si l’on pouvait s’asseoir à cette table et endosser ces attributs de plumes, et répéter l’opération quotidiennement, pendant quelques semaines, peut-être pourrait-on devenir meilleur ? C’est ce que nous proposent ces deux artistes, avec un texte atypique plein d’humour.

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Guillaume Pujolle, Sans-titre, 1935

Mais l’art brut a aussi son mot à dire, il ne s’agit plus de voler mais de rejoindre l’espace stratosphérique, comme Guillaume Pujolle qui dessine des images cosmiques, mêlant à la gouache ou à l’encre des produits pharmaceutiques. Une bourrasque, peut-être celle de la folie, semble souffler dans ses dessins.

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Chucho, Sans-titre, fin XXème

Dans les valises du cubain Chucho, des notes éparses retranscrivant ses expériences au sein de sociétés parallèles, sur d’autres planètes, découvertes lors des enlèvements extraterrestres dont il aurait fait l’objet, il n’y a rien d’impulsif ou d’obsessionnel, tout est décidé, tout est voulu tout est politique. L’objectif est « en faire trop jusqu’à ce que les choses ne mentent plus[2] ».

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Karl Hans Janke, Espace-Île-Nuage, 1974

En face, une série de dessins de l’Allemand Karl Hans Janke. C’est plus de 4 500 plans détaillés de machines et visions de l’univers qu’il lègue à l’humanité, dans le but de « propager la paix[3] ». Il a les pieds sur terre mais veut nous faire croire le contraire. De l’art brut toujours présent qui ne cesse de montrer l’envolée de l’esprit de ces artistes hors normes. Nous vous invitons à lire ou relire l’article sur Jean Perdrizet pour plus de précisions sur l’outside-art.

Un peu plus loin, Fantazio, fait décoller La Maison Rouge. On le suit haletant, s’agitant dans les coulisses du musée, perdu dans ses tribulations. Plus que l’œuvre en elle-même le sentiment de voir ce lieu sur sa fin dans des espaces inconnus du public, nous fait finalement nous envoler, mais dans nos pensées.

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Stéphane Thidet, From Walden to Space, 2015

Stéphane Thidet avec From Walden to Space propose une autre forme de voyage, plus cosmique et métaphysique, dans une version de la capsule de la mission Mercury VII inspirée par la cabane de Walden ou la vie dans les bois d’Henry David Thoreau.

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Didier Faustino, Opus Incertum, 2008

Didier Faustino ménage des expériences inconfortables : le corps physique est exposé, contraint, tiraillé, à l’instar du corps social. La croyance cède la place à une lucidité féroce. L’art n’y échappera pas : Opus Incertum nous invite à simuler le Saut dans le vide que Yves Klein déclarait avoir réalisé en 1960, dans une brochure factice de journal. C’est la fin des utopies.

Le vertige nous gagne. Les progrès spectaculaires de l’aviation n’ont pas fait disparaître les rêves de tous ces inventeurs magnifiques. Deux mondes inconciliables se partagent toujours le ciel. Et qui pourrait interdire aux artistes d’aller chercher leur inspiration auprès d’un autre soleil ? Icare, malgré sa chute, reste un éternel héros.

Vous avez à présent toutes les clefs en main pour vous envoler à la Maison Rouge pour sa dernière exposition du 16 juin au 28 octobre 2018.

Amaury Scharf, Le champignon d’art, Article « L’envol » – 16 juin – 28 octobre 2018.

[1] Travadel, Sébastien, et Didier Delaitre. « Aéronautique », Dictionnaire de la fatigue. Librairie Droz, 2016, pp. 46-51.

[2] « Habiter poétiquement le monde » catalogue d’exposition, Lille métropole, Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, exposition présentée du 25 septembre 2010 au 30 janvier 2011– François Piron pp.92-93

[3] Extrait du catalogue de l’exposition, introduction d’Aline Vidal.