L’envol

 

Le rêve de voler

16 juin 2018 – 28 octobre 2018

 

Aujourd’hui on se retrouve à la Maison Rouge pour sa toute dernière exposition. Une exposition emprunte d’une nostalgie pour un musée qui fut mon premier sur Paris il y a plus de 10 ans maintenant. Mais quelle expo ! L’envol, ou le rêve de voler regroupe des œuvres d’art moderne, contemporain, brut, ethnographique et populaire, plus de 200 œuvres entre installations, films, documents, peintures, dessins et sculptures.

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Vue de l’exposition à la Maison Rouge

On s’envole alors avec la maison rouge, dans les airs jusque dans l’espace, on transgresse les lois physiques et physiologiques, car le vol est un caractère singulier[1]. Les artistes sont autant d’Icare, épris d’idéal et de danger. On entre dans un monde entre réalité et mythologie. Le ciel est un terrain de jeu qui comprend aussi de nombreux risques, c’est un plongeon aérien dans l’inconnu, une expérimentation du liquide atmosphérique. La Maison Rouge met tout en œuvre pour nous faire virevolter dans son espace, l’envol se donnant comme une déambulation spatiale, mentale… et aérienne.

L’exposition s’ouvre sur une scène de La Dolce Vita, de l’italien Federico Fellini, qui montre le transport dans les airs d’une statue de Jésus, une rédemption envolée qui fait fit de la gravité. Le dieu vole, l’homme va suivre. Le Mythe doit devenir réel et les différents artistes de l’exposition s’efforcerons eux aussi de s’élever dans les airs.

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Vue de l’exposition à la Maison Rouge

Nous ne pouvons pas parler de tous les artistes présents à cette exposition mais arrêtons-nous sur certains en essayant d’embrasser différents médiums et techniques artistiques qui ont pour point commun non de s’envoler mais nous faire nous envoler.

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Philippe Ramette, Lévitation rationnelle, 2002

Philippe Ramette, par exemple, est dans une lévitation rationalisée, créant des prothèses physiques pour expérimenter l’allégement. Toutefois le sentiment d’apesanteur nécessite certains encombrements, comme le ballon à hélium au-dessus de sa tête. Ses photographies semblent alors totalement surréalistes, improbables et illogiques. Les sculpture-prothèses de Philippe Ramette sont alors des énigmes que nous devons résoudre dont l’absurdité de la situation est là pour finalement ramener l’homme sur terre plus que le faire s’élever dans les airs. Son œuvre est alors tragi-comique, entre deux eaux comme le personnage des photographies de Ramette qui est placé dans une limite, celle entre le sol et le vide. Les lois de la pesanteur sont, elles, délestées pour laisser la figure méditer sur le monde tel le héros romantique de Friedrich ou l’homme impassible de Magritte.

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Lucien Pelen, Chaise n°2, 2005

Lucien Pelen photographie lui aussi son propre corps pour créer des situations de stases énigmatiques. Photographier s’apparenterait, pour lui, à sauter dans le vide ; il s’élance alors et aligne son corps, pour « l’instant décisif », avec l’objectif…et une chaise.

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Mario Terzic, My Wings, 1970

Mario Terzic crée des « dispositifs d’extension » dialoguant avec l’histoire de l’art. My Wings évoque l’ingénierie d’un Léonard de Vinci ainsi que le mythe d’Icare. IL se met en scène dans une performance où il mime une tentative d’envol. Un homme seul vu de dos, vêtu en habit d’aviateur, fait signe de vouloir s’envoler en agitant deux grandes ailes harnachées à ses bras. Le mouvement, lourd et pernicieux, se décompose en quatre temps et ne laisse présager aucun espoir d’envol. Au contraire, le corps arqué tendu vers le ciel s’enracine de tout son poids dans le sol ; il renvoie plus à la chute du soldat américain de l’affiche de propagande « Why? » qu’à la légèreté d’un corps libéré de la gravité. My Wings est une œuvre allégorique, l’espoir d’un homme qui, habité par le rêve d’Icare, cherche à s’échapper d’un champ de bataille bardé de fils barbelés, métaphore du labyrinthe que Dédale avait lui-même conçu et réalisé. Cette œuvre hybride de Mario Terzic, conçue de façon artisanale avec les plumes de grands oiseaux marins, renvoie ainsi au destin tragique d’Icare et à l’espoir vain de s’émanciper de la violence du monde, malgré l’envergure des ailes et la fiabilité des systèmes de fixation aux bras.

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Ilya et Emilia Kabakov, How to Make Yourself Better, 2010-2018

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Au centre de cette première grande salle, How to make yourself better d’Ilya et Emilia Kabakov. Dans un espace conçu de toutes pièces, une paire d’ailes posées sur une chaise, comme pourrait l’être une veste. Si l’on pouvait s’asseoir à cette table et endosser ces attributs de plumes, et répéter l’opération quotidiennement, pendant quelques semaines, peut-être pourrait-on devenir meilleur ? C’est ce que nous proposent ces deux artistes, avec un texte atypique plein d’humour.

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Guillaume Pujolle, Sans-titre, 1935

Mais l’art brut a aussi son mot à dire, il ne s’agit plus de voler mais de rejoindre l’espace stratosphérique, comme Guillaume Pujolle qui dessine des images cosmiques, mêlant à la gouache ou à l’encre des produits pharmaceutiques. Une bourrasque, peut-être celle de la folie, semble souffler dans ses dessins.

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Chucho, Sans-titre, fin XXème

Dans les valises du cubain Chucho, des notes éparses retranscrivant ses expériences au sein de sociétés parallèles, sur d’autres planètes, découvertes lors des enlèvements extraterrestres dont il aurait fait l’objet, il n’y a rien d’impulsif ou d’obsessionnel, tout est décidé, tout est voulu tout est politique. L’objectif est « en faire trop jusqu’à ce que les choses ne mentent plus[2] ».

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Karl Hans Janke, Espace-Île-Nuage, 1974

En face, une série de dessins de l’Allemand Karl Hans Janke. C’est plus de 4 500 plans détaillés de machines et visions de l’univers qu’il lègue à l’humanité, dans le but de « propager la paix[3] ». Il a les pieds sur terre mais veut nous faire croire le contraire. De l’art brut toujours présent qui ne cesse de montrer l’envolée de l’esprit de ces artistes hors normes. Nous vous invitons à lire ou relire l’article sur Jean Perdrizet pour plus de précisions sur l’outside-art.

Un peu plus loin, Fantazio, fait décoller La Maison Rouge. On le suit haletant, s’agitant dans les coulisses du musée, perdu dans ses tribulations. Plus que l’œuvre en elle-même le sentiment de voir ce lieu sur sa fin dans des espaces inconnus du public, nous fait finalement nous envoler, mais dans nos pensées.

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Stéphane Thidet, From Walden to Space, 2015

Stéphane Thidet avec From Walden to Space propose une autre forme de voyage, plus cosmique et métaphysique, dans une version de la capsule de la mission Mercury VII inspirée par la cabane de Walden ou la vie dans les bois d’Henry David Thoreau.

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Didier Faustino, Opus Incertum, 2008

Didier Faustino ménage des expériences inconfortables : le corps physique est exposé, contraint, tiraillé, à l’instar du corps social. La croyance cède la place à une lucidité féroce. L’art n’y échappera pas : Opus Incertum nous invite à simuler le Saut dans le vide que Yves Klein déclarait avoir réalisé en 1960, dans une brochure factice de journal. C’est la fin des utopies.

Le vertige nous gagne. Les progrès spectaculaires de l’aviation n’ont pas fait disparaître les rêves de tous ces inventeurs magnifiques. Deux mondes inconciliables se partagent toujours le ciel. Et qui pourrait interdire aux artistes d’aller chercher leur inspiration auprès d’un autre soleil ? Icare, malgré sa chute, reste un éternel héros.

Vous avez à présent toutes les clefs en main pour vous envoler à la Maison Rouge pour sa dernière exposition du 16 juin au 28 octobre 2018.

Amaury Scharf, Le champignon d’art, Article « L’envol » – 16 juin – 28 octobre 2018.

[1] Travadel, Sébastien, et Didier Delaitre. « Aéronautique », Dictionnaire de la fatigue. Librairie Droz, 2016, pp. 46-51.

[2] « Habiter poétiquement le monde » catalogue d’exposition, Lille métropole, Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, exposition présentée du 25 septembre 2010 au 30 janvier 2011– François Piron pp.92-93

[3] Extrait du catalogue de l’exposition, introduction d’Aline Vidal.

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