Deus ex machina 2

 

Jean Perdrizet

7 juin 2018 – 13 juillet 2018

 

Alors que j’allais voir une installation d’œuvres originales de plusieurs artistes à la galerie Under Construction, j’ai été intrigué par la proposition de la galerie Christian Berst Art Brut. Une présentation de l’artiste Jean Perdrizet, un travail incroyable de dessin, de fiction, de croquis, d’idées et d’imagination dans le courant appelé et connu sous le nom de « Art Brut ».

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Jean Perdrizet, Cabestan de l’âme sémaphore, 1971, technique mixte sur papier, 45,4 x 75 cm

Jean Perdrizet était adjoint des ponts-et-chaussées, et est né en 1907. Celui-ci a fasciné tous les scientifiques rêveurs qui ont croisé sa route. Se disant « inventeur » mais plus encore « inventeurs de monde[1]». « Le goût du merveilleux agite les mêmes neurones de notre cerveau que ce soient science ou religions, mais ce merveilleux c’est de la confiture, pas forcément de l’exactitude, mais l’encouragement de la recherche vers cette exactitude. »

Celui-ci propose les plans de ses inventions comme autant d’invitations pour reconsidérer les limites de la physique, en nous donnant les codes d’un ailleurs. Des « robots adam sélénites » comme ambassadeurs cosmiques de l’humanité, des « machines pour communiquer avec les fantômes », « l’esperanto sidéral » pour faciliter nos échanges avec les extraterrestres, des dieux qui descendent de la machine ( soucoupe volante ), tout ce merveilleux par lequel Perdrizet proclamait l’abolition de la mort[2]. Il crée un monde imaginaire et c’est parce que nous avons l’aptitude à penser, à imaginer, que l’homme se raconte, se questionne sur sa vie afin d’y trouver un sens. Raconter sa vie permet à l’auteur de créer un parcours qui engage une part de lui-même dans la création de son univers[3].

Un univers qui éclaire un peu mieux notre compréhension de cet inventeur génial opérant aux confins de la science, de l’occulte et de la linguistique.

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Jean Perdrizet, Sans titre (ancre de l’âme), 1968, technique mixte sur papier, 50 x 172.5 cm

« Oui-ja électrique », « Filet thermoélectronique à fantômes », « Robot cosmonaute », « Balance spatiale », « Curseur imagination », « Pipe volante », « Buître à pales variables » … Les noms des inventions merveilleuses de Perdrizet offrent une véritable délectation poétique, il habite poétiquement le monde. Il refuse un monde univoque imposé par un pouvoir, et tente alors d’inventer un autre monde. Celui-ci s’enthousiasme autant pour la construction de robots, de machines à percer les plafonds que de soucoupes volantes et de moyens de communiquer avec les morts ou les extraterrestres. Chez Jean Perdrizet, l’invention d’un code prépare et encadre la confrontation avec l’altérité. C’est évidemment dans ces œuvres-là que se joue la partie la plus fascinante de l’exposition, la plus à même d’accréditer la définition « mythologie individuelle[4] ». L’objectif étant de donner à voir une cosmogonie qui invente des systèmes poétiques complets du monde avec leurs mythes fondateurs et leur légendes (des fictions communautaires)[5].

Jean Perdrizet, soucoupe volante OVNI, 1975, technique mixte sur papier, 37,8 x 70,5 cm.jpg
Jean Perdrizet, Soucoupe volante OVNI, 1975, technique mixte sur papier, 37,8 x 70,5 cm

Trouver une langue universelle le passionne également : il invente la « langue T » ou « espéranto sidéral » qu’il dit « parler couramment ». Walter Benjamin nous dit que toute manifestation de la vie, de l’esprit humain, peut être conçu comme une sorte de langage, et que le langage est le principe qui sert à communiquer des contenus spirituels[6]. Le langage communique alors l’essence spirituelle qui lui correspond, on parle alors des sens linguistiques[7]. Jean Perdrizet élabore en textes et images des mondes parallèles complets avec la langue extraterrestre « le besoin d’une langue secrète, de mot de passe, et inséparable d’une tendance au jeu[8] ». Les artistes de l’art brut, ont cette capacité de créer des cosmogonies structurées qui étayent la réalité, bien que le spectateur n’ait pas toujours accès au langage qui l’articule. « Tout langage se communique lui-même[9] ». Walter Benjamin ajoute que l’homme au travers du langage communique sa propre essence spirituelle. C’est là une loi essentielle du langage qui apparait dans les noms donnés aux éléments de la réalité, de la dénomination des animaux aux éléments naturels en passant par les noms que les hommes se donnent.

Jean Perdrizet esperanto sidéral, 1962, technique mixte sur papier, 52 x 215,3 cm.jpg
Jean Perdrizet, Esperanto sidéral, 1962, technique mixte sur papier, 52 x 215,3 cm

Jean Perdrizet se tient au courant des avancées scientifiques les plus récentes. Cherchant à faire connaître ses innovations au travers d’espaces encyclopédiques, ses œuvres se regardent et se parlent entre elles. « Ses œuvres n’existent par ailleurs que dans la postulation de leurs dialoguent les unes avec les autres[10]». Ses projets sont de l’ordre de la théorie, il élabore sa propre cosmogonie, sa propre réflexion sur le monde, mais cela à partir d’une observation scientifique de l’univers. Il collecte des informations sur le monde, les vérifie et les réinterprète à ses propres fins.

Jean Perdrizet, sans titre (machine à photographier le passé), 1970, technique mixte sur papier, 47.5 x 41.5 cm.jpg
Jean Perdrizet, Sans titre (machine à photographier le passé), 1970, technique mixte sur papier, 47.5 x 41.5 cm

« Le principe encyclopédique intervient [lui] parfois de manière arbitraire dans la construction narrative, par la dialectique entre le désir d’ordre et le désordre[11] ». John MacGrégor (1976) ajoute que « une surabondance de matériel est essentielle […] puisque [dans sa définition de l’art Outsider] requiert que l’artiste crée un vaste monde parallèle, détaillé et d’une grande richesse encyclopédique – non en tant qu’art mais en tant que lieu ou habiter pendant toute une vie[12] ».

Harald Szeeman (1933-2005) voyait chaque mythologie individuelle comme une « tentative de chacun d’opposer son propre ordre au grand désordre[13] », parce que l’on désire toujours autre chose que l’instant présent. Cette autre chose, c’est l’inaccessible, le désir de ce paradis impossible à trouver[14].

Jean Perdrizet, un véritable cerveau photo électrique, 1971, technique mixte sur papier, 31,5 x 167,4 cm.jpg
Jean Perdrizet, Un véritable cerveau photo électrique, 1971, technique mixte sur papier, 31,5 x 167,4 cm

Mais l’art brut a un rapport de saturation avec l’espace qu’il occupe. Il y a une incarnation existentielle, mais pour Thomas Hischhorn, il n’y a rien d’impulsif ou d’obsessionnel, tout est décidé, tout est voulu tout est politique. L’objectif est « en faire trop jusqu’à ce que les choses ne mentent plus[15] ».

Vous avez à présent toutes les clefs en main pour voyager dans la tête de Jean Perdrizet et peut être de rêver de soucoupes volantes à la galerie Christian Berst Art Brut du 7 juin au 13 juillet 2018.

 

Amaury Scharf, Le champignon d’art, Article « Deus ex machina 2 » Yuichi Yokoyama et Jochen Gerner – 7 juin – 13 juillet 2018.

 

[1]Yona Friedman, Ville imaginaire, Paris, L’éclat ,2016, p.301

[2]Cf. Site de la galerie Christian Berst Art Brut, consultation le 27/06/2018

[3]Cf. Vachey France, « fictions de personnages dans un MMORPG. Entre jeu de rôle et écriture de soi, écrire une persona fiction », Sociétés 2011/3 (N°113), p.81-90. DOI 10.3917/soc.113.0081, consulté le 13 décembre 2017

[4]Stéphane Lemoine, « de l’art brut high-tech » l’œil #697, 2017

[5]Cf.  Habiter poétiquement le monde, catalogue d’exposition, Lille métropole, Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, exposition présentée du 25 septembre 2010 au 30 janvier 2011, p.52

[6]Cf. Walter Benjamin, Œuvres I, traduit de l’allemand par Maurice De Gandillac, Rainer Roshlitz et Pierre Rusch, présentation par Reiner Roshlitz, Paris, Gallimard, Folio-Essais, 2000, p.142

[7]Ibid. p. 144

[8]in Les livres Mues, n°8, Mai 1956 p.229 cité dans Habiter poétiquement le monde op. cit., p.72

[9]Walter Benjamin, Œuvres I, op. cit., p.145

[10]Habiter poétiquement le monde, op. cit., p.235

[11]Renée Bourassa, Les fictions Hypermédiatiques, Mondes fictionnels et espaces ludiques, des arts de mémoire au cyberespace, Montréal, Le Quartanier, Erres-Essais, 2010, p.297

[12]Colin Rhodes, L’art Outsider, art brut et création fors normes au XXe siècle, traduit de l’anglais par B.Hoepffner, Thames & Hudson, 2001 p.104

[13]Habiter poétiquement le monde, op. cit., pp.132-133

[14]Cf. Mircea Eliade, Images et Symboles, essais sur le symbolisme magico-religieux, Paris, Tel Gallimard, 1952 renouvelé en 1980, p.24

[15]Habiter poétiquement le monde, op. cit., pp.92-93

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